Connaître pour renaître, le cas du parc paysager du château de Chantore

Mise à jour le : 26/09/2024

Situé dans le département de la Manche, le parc du château de Chantore, (19 ha), aurait pu, comme à la fin d’un spectacle théâtral, laisser retomber le rideau…et la végétation définitivement obstruer le panorama sur le Mont Saint-Michel, ménagé à travers les frondaisons d’un cèdre du Liban, aux proportions aujourd’hui assez monumentales et qui figure en bonne place sur la liste des arbres remarquables du domaine.

L’apport d’essences exotiques et le goût pour l’expérimentation botanique sont principalement liés à la personnalité d’Auguste-François Angot, député d’Avranches et propriétaire du domaine de 1812 à 1841. 

Celui-ci passe ensuite dans les mains de la baronne de Tavot jusqu’en 1868 date à laquelle Georges Genreau, également député, s’en porte acquéreur. 

L’histoire du parc connait alors un tournant décisif grâce aux aménagements hydrauliques que Georges Genreau entreprend et qui sont conçus de manière globale et systémique. À son décès en 1906, le parc et le château de Chantore avaient acquis, si ce n’est une certaine notoriété, au moins un intérêt au regard des promoteurs du pittoresque, des acteurs locaux du patrimoine et du tourisme naissant comme en atteste un lot de cartes postales anciennes aujourd’hui conservé aux archives départementales à Saint-Lô.

Photo de l'étang du château de Chantore
Etang principal du château de Chantore, effet miroir. (c) Région Normandie - Inventaire général ; Kollmann Christophe (juin 2021).
70
jardins remarquables ont été inventoriés dont une dizaine de parcs de château dans la Manche, dans la décennie 1980.
Cette opération a étrangement délaissé Chantore. Erreur de méthode? Symptôme d'un parc laissé à l'abandon?
Carte postale du château d'eau du parc du château de Chantore
Carte postale du château d'eau de jardin, parc du château de Chantore, Bacilly - (c) Archives Départementales de la Manche

Connaissances plurielles et pratique de terrain : vers une renaissance.

Lorsqu’en 2013, les nouveaux propriétaires investissent les lieux, ils ne peuvent que constater l’entretien défaillant mis à part aux abords immédiats de la demeure, l’effacement des tracés des allées, les herbes et ronces folles, la fermeture des paysages, l’asséchement en cours des étangs, la détérioration du bâti, etc.

Conscients de la dimension historique et de la valeur patrimoniale du parc ils engagent des démarches visant à approfondir la connaissance du « génie des lieux » pour mieux le sauvegarder et le valoriser. Ils n’inféodent pas l’histoire du jardin à celle de la demeure et ne se limitent pas à une approche exclusivement formelle du parc, type d’écueil contre lequel Monique Mosser met en garde : 
 

Une histoire de l’art trop exclusivement formaliste, en envisageant les jardins seulement dans la plus étroite dépendance à l’histoire de l’architecture, ignorait la complexité de leur mise en œuvre et le caractère spécifique de leurs matériaux constitutifs (la terre, l’eau, les végétaux, la lumière,…) […] Longtemps on a laissé de côté le rôle primordial des techniques et des savoir-faire […]

Monique Mosser, historienne de l'art, de l'architecture et des jardins. Préface de Jardin, vocabulaire typologique et technique, Paris, éditions du patrimoine, 2027.

Un jardin est une entité historique complexe ; […] appréhendé en tant que monument [le jardin] ne pouvait se satisfaire de la seule dimension juridico-légale qui le cantonnait à une surface cadastrée, à son détenteur, à une forme tout au plus. Il fallait le soumettre à des regards croisés, dans la plus large interdisciplinarité et dans l’éventail géographique le plus ouvert ; préoccupation essentielle et nouvelle à laquelle tenta de répondre, dans les années 1980, la charte internationale de Florence.

Yves Cranga, conservateur du patrimoine. Le Jardin historique : un patrimoine malgré tout. Polia, revue de l'art des jardins.

Dans l’esprit prôné par les Chartes de Florence (ICOMOS-IFLA et italienne), les actuels propriétaires développent à Chantore une approche interdisciplinaire que ce soit dans l’analyse de l’assiette, du couvert et du découvert, des eaux décoratives, des fabriques du jardin. 

Par exemple, l’attention portée aux résultats d’une étude pédologique a permis de caractériser la structure et les qualités du sol (argilo-limoneux, lœss). 

De nombreux documents, qu’ils soient manuscrits ou imprimés, sont étudiés. La transcription des actes notariés attachés au domaine, pour l’instant partielle, a cependant déjà donné de nouveaux éclairages sur l’évolution de l’exploitation agricole intégrée au domaine comme sur le bâtiment des anciennes écuries. 

Les bibliothèques et archives des sociétés savantes locales sont consultées avec le souci de sélectionner les bulletins ou publications diverses se rapportant au site, tels par exemple des articles et brèves de La Revue de l’Avranchin.
 

Mais que serait l’apport des textes et des images anciennes à la compréhension d’un jardin, à l’appropriation de son histoire, sans la fréquentation assidue du terrain. 

Ayant fait le choix réfléchi et volontaire d’assurer eux-mêmes les travaux sur l’emprise du parc, les actuels propriétaires de Chantore ont été conduits, par cet aller et retour permanent, mais indispensable, entre les données perceptibles uniquement in situ et les savoirs acquis à s’interroger sur la signature du parc. 

Dans ces lieux d’éducation esthétique que sont les jardins, [les acteurs du patrimoine] doivent adapter une formation théorique à la fréquentation assidue du terrain, là où se fonde toute expérimentation, là où se livre tout combat contre l’inéluctable.

Yves Cranga, conservateur du patrimoine, Le Jardin historique : un patrimoine malgré tout. Polia, revue de l'art des jardins.
Photographie de l'étang du château de Chantore
Château de Chantore- (c) Région Normandie- Inventaire général- Christophe Kollmann.

Le dessin d’ensemble, la gestion de l’eau, les plantations, l’aménagement des points de vue, et la date de conception. […] Tous ces éléments renvoient aux pratiques de Denis et Eugène Bühler, célèbres paysagistes de la deuxième moitié du XIXe siècle .

Bernard Legal, Iñaki de Groiburu, Le parc du château de Chantore, Dossier de candidature au Label Jardin Remarquable.

Cette recherche d’attribution est confiée à Louis-Michel Nourry , historien des jardins et du paysage, professeur émérite des universités dont l’ouvrage Les jardins publics en province, espace et politique au XIXe siècle a actualisé et réévalué les créations de Denis Bühler (1811-1890) et de son frère aîné Eugène Bühler (1822-1907) en France au XIXe siècle. 

Sans être confirmée, l’hypothèse d’une « signature Bühler » est étayée par des éléments d’ordre biographique, d’une part, et stylistique, d’autre part . Arrêtons-nous sur ces derniers en en considérant un plus spécifiquement, à savoir les eaux. 

Dans le style Bühler « les eaux sont les effets structurants du parc paysager ; les ruisseaux conservent leur cours naturel ; les vallons sont respectés, les abords dégagés pour assurer la lumière naturelle . » De plus, non seulement, « l’eau a toujours été un élément essentiel de la vie des jardins. Elle leur apporte la vie dans tous les sens du terme » mais aussi et surtout l’article 4 de la charte de Florence (Icomos IFLA) met en avant « les eaux mouvantes ou dormantes, reflet du ciel » comme pièces essentielles de la composition architecturale du jardin historique.

Louis-Michel Nourry , historien des jardins et du paysage
Photo de la vue du Mont Saint Michel depuis le château de Chantore
Vue du Mont Saint Michel depuis les château de Chantore. (c)Région Normandie - Inventaire général - Christophe Kollmann.

Le parc du château de Chantore, implanté sur le territoire de la commune de Bacilly dans la Manche, présente une légère déclivité vers la vallée du Lerre, et est orienté selon un axe nord-est / sud-ouest en direction de la baie du Mont-Saint-Michel. Si l’eau de mer salée occupe les lointains, l’eau douce de rivière est donc présente dans un rayon géographique proche. 

 

  • Les interventions raisonnées des propriétaires ont permis, peu à peu depuis 2013, de remettre à niveau toutes les composantes de l’ancien système hydraulique, aussi bien souterrain qu’aérien, créé à l’initiative du député Genreau dans la seconde moitié du XIXe siècle. 

    À sa mise en place ce système était à la pointe des techniques et savoir-faire de l’époque. 

    Sa restauration, engagée voilà bientôt dix ans, en révèle les différentes fonctions ou facettes qu’elles soient techniques, utilitaires ou bien encore esthétiques. 

    Par exemple, au niveau du système amont ont été dégagés la source et ses griffons ainsi que l’étang dit de « la mare au diable » 

    Photographie de la mare au diable du château de Chantore
    La mare au diable. (c) Région Normandie- Inventaire général - Christophe Kollmann (juin 2021).

    Le pédiluve a été réhabilité et son alimentation rétablie de manière pérenne. 

    Du fait de l’arrêt de l’exploitation agricole ce bassin n’est plus utilisé pour les animaux mais constitue un repère fort dans le paysage. 

    En face à face avec une grotte artificielle qui a probablement fait fonction de glacière autrefois, il annonce la rivière anglaise qui se déploie à ses pieds en fond de vallon. 

    Ce dernier offre un élégant et doux tracé et ses deux versants se parent au printemps de massifs de rhododendrons aux couleurs vives. 

    Les propriétaires apportent un soin comparable à la restauration et remise à niveau des canalisations et autres installations situées en sous-sol. 

    Ainsi d’un bélier dissimulé par une voûte de pierre. Quant aux eaux décoratives les travaux entrepris en subliment les effets. 

    L’état actuel des cascades, du pont en rusticage et du miroir d’eau le prouvent. 

    Photo du pédiluve du château de Chantore
    Le pédiluve. (c) Région Normandie-Inventaire général- Christophe Kollmann (juin 2021).
    Photographie de la chute d'eau du château de Chandor
    Chute d'eau à proximité du bélier dissimulé. (c)Région Normandie- Inventaire général- Christophe Kollmann (juin 2021).
  • Photographie du vallon et de la rivière du château de Chantore
    Le vallon, la rivière anglaise et le pont en rusticage. (c)Région Normandie- Inventaire général- Christophe Kollmann.

    Enfin, à Chantore, les eaux semblent revêtir une dimension métaphysique. 

    Le château d’eau est en fait une fabrique atypique, une fausse ruine en forme de tour surmontée d’un belvédère dont la salle basse garde trace d’un pentagramme gravé au sol. 

    La présence de ce symbole interroge la vocation initiale de cet espace. 

    L’hypothèse d’éventuelles pratiques spirites prend appui sur la vogue, voire "la folie" des tables tournantes qui s’est emparée de l’Europe occidentale dans les dernières décennies du XIXe siècle. 

    Pourtant l’utilitaire et le fonctionnel transparaissent encore dans le bassin disposé à l’ouest. 

    Constitué de rocailles il n’est plus en eau aujourd’hui alors que son dispositif d’alimentation hydraulique et sa cascade sont encore en place. 

    De l’ensemble de cette construction atypique et située en un point haut du parc se dégage une atmosphère mystérieuse et fantasmagorique qui incite à questionner les sources d’inspiration du commanditaire. 

    Georges Genreau aurait-il eu une connaissance livresque ou factuelle de la Colonne détruite, fabrique la plus célèbre de nos jours du Désert de Retz situé à Chambourcy en Seine-et-Marne? 



     

    Photographie du château d'eau 2021 du château de Chantore.
    Château d'eau de jardin ou tour aux deux visages. (c)Région Normandie-Inventaire général- Christophe Kollmann (juin 2021)

    Homme lettré, George Genreau fait des études de droit à la Sorbonne ; celles-ci le mènent à une assez brillante carrière d’avocat puis de substitut sous le Second Empire. 

    Grâce aux agendas qu’il a tenu assez régulièrement on apprend que Georges Genreau fréquentait les bals parisiens et notamment les bals annuels des Tuileries, lieux importants de sociabilité pour la haute bourgeoisie de l’époque. 

    Une étude plus poussée de la personnalité du commanditaire et du contexte culturel dans lequel il a évolué permettrait d’enrichir les hypothèses. 

    Une autre pourrait renvoyer au domaine des arts et des lettres. 

    Dans l’œuvre romanesque et pictural de Victor Hugo les châteaux et les tours gothiques sont foison. En tant qu’opposant le plus irréductible à Napoléon III, le nom de Victor Hugo a dû circuler dans les milieux proches de l’Empereur. 

    Une influence littéraire plus locale pourrait provenir des écrits de Barbey d’Aurevilly, natif de Saint-Sauveur le Vicomte et dont l’œuvre est pétri d’atmosphères fantastiques. 



     

La prise en compte de la construction mentale, individuelle ou collective qui constitue le ferment de toute création de jardin est indispensable.

Yves Cranga, Le jardin historique : un patrimoine malgré tout. Polia, revue de l'art des jardins.

Ce n’est pas dans la seule observation de son évolution historique que l’on découvrira l’essence même du jardin et son rôle dans notre vie ; en effet l’intérêt d’un jardin est toujours d’ordre métaphysique.

Pietor Porcinai, architecte-paysagiste florentin, extrait d'un discours qu'il prononça le 8 juin 1979.