Le programme ISAI est un programme de reconstruction d'immeubles porté par le Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU), après la Seconde Guerre mondiale.
Les immeubles sont financés et construits par l’Etat.
Les logements sont ensuite échangés aux propriétaires sinistrés contre leurs indemnités de dommages de guerre (ordonnance du 8 septembre 1945).
ISAI signifie généralement "Immeubles sans affectation immédiate".
Il arrive cependant de rencontrer "sans affectation individuelle" ou "Immeubles sans attribution individuelle" selon les sources d'archives.
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Anatole Knopp, Frédérique Boucher et Danièle Pauly, L'architecture de la reconstruction en France, 1945-1953, Paris, Le Moniteur, coll. « Architecture / Études », 1982, p. 63. « Le programme général de construction et les tranches annuelles dans chaque commune intéressée sont arrêtés par le le Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU), après accord du ministère de l'Économie nationale et des Finances.
Le programme particulier à chaque commune est soumis au conseil municipal [...].
Il est ensuite soumis par le préfet à l'agrément du MRU, lequel statue après avis du ministre de l'Intérieur.
Lorsque les travaux compris dans ledit programme sont effectués par une association syndicale de reconstruction, les projets sont soumis à l'approbation du MRU.
En pratique, seul l'État, à l'aide de dotation budgétaires affectées, entreprit un programme de construction de cette nature. »
L'organisation des îlots
L’Atelier de reconstruction applique sur le centre-ville une grille modulaire de 6,24 m - dimension justifiée par celle de la portée maximum d’une poutre de béton - qui délimite les îlots carrés, pleins ou vides et les voies.
Cette trame permet de bénéficier de la standardisation et surtout de donner à la ville, selon les principes de Perret, une « mesure, telle une harmonie musicale ».
L’équipe utilise le premier chantier de reconstruction ouvert en avril 1947, les ISAI de la place de l’Hôtel-de-Ville, préfinancés par l’Etat, pour mettre au point le principe d’organisation des îlots.
Constitués de « barres » de trois étages et des « bandes » en rez-de-chaussée destinées au commerce, ils entourent une cour.
Les tours de dix étages qui les flanquent, qu’on ne retrouvera qu’à la Porte Océane et au Front de mer Sud, permettent de satisfaire la densité de 900 habitants à l’hectare prévue pour ce secteur et, surtout, de constituer un « ensemble monumental » marquant la place « l’une des plus belles réalisée en Europe depuis un siècle ».
C’est aussi pour les ISAI qu’est mis au point le principe constructif, le système poteaux- poutres avec ossature exprimée en façade, les panneaux de remplissage en béton de gravier aggloméré, les travées de baies régnant sur toute la hauteur, le balcon filant et la terrasse à corniche débordante.
Trame et principes s’imposent aux architectes pour tout le centre-ville, certains l’appliqueront en dehors de cette zone.
Une expérimentation : les ISAI
Lors de la première présentation du plan de reconstruction du centre-ville au conseil municipal du 26 septembre 1945, Auguste Perret pose quelques principes sur les immeubles d’habitation :
Photo Auguste Perret
Je veux faire des choses monumentales à l’échelle réduite; un ordre de colonnades de 6,50 m divisé en quatre parties dont trois au centre et une moitié de chaque côté, ce qui permettrait de varier à l’infini la disposition des fenêtres, tout en ayant un ordre.
[Il justifie cette cote de 6,50 m parce que] c’est celle qui s’adapte le mieux à l’habitation; c’est celle qui permet une salle à manger et un petit salon ou une chambre et une salle de bains.
Cela correspond à la cité la plus économique à construire et qui nous permettrait de donner aux gens dépossédés de leurs anciens locaux plus que ce qu’ils avaient auparavant.
Auguste Perret, avec ses quatre adjoints Paul Branche, Pierre- Edouard Lambert, André Le Donné et Jacques Poirrier, se sert du chantier des immeubles sans affectation individuelle (ISAI) de la place de l’Hôtel-de-Ville, ouvert en 1947, pour expérimenter la disposition et la hauteur des immeubles dans l’îlot, afin de bénéficier de l’ensoleillement optimal ainsi que la distribution des logements pour répondre à l’exigence du "confort moderne".
Le module de la trame est ramené à 6,24 m, au motif que c’est la portée maximale d’une poutre de béton.
Pour la mise en œuvre, André Le Donné et Pierre- Edouard Lambert sont chefs de groupe avec deux autres membres de l’Atelier, André Hermant et Guy Lagneau, les chefs d’opérations en sont également issus.
Les crédits sont débloqués pour 350 logements sur une superficie de deux hectares, voirie comprise, dans lesquels il faut loger la même quantité de population qu’avant-guerre.
Les surfaces pour chaque type d’appartement – d’une à sept pièces avec une majorité de trois pièces – sont imposées par le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU).
Les immeubles d’avant-guerre, de quatre à cinq étages, bordaient les quatre faces des îlots « avec des cours tristes et mal ensoleillées, encombrées de constructions annexes».
Les futurs immeubles font l’objet de multiples projets et contre-projets en atelier.
Le projet retenu, « sans doute pas le meilleur du point de vue urbain », entoure les îlots issus de la trame générale de « barres d’immeubles de trois étages, maximum admissible sans ascenseur, espacées de façon que l’ombre portée sur celle en vis-à-vis ne dépasse pas la ligne de plancher de son premier étage lorsque le soleil est au plus bas en hiver ».
Entre ces barres, des liaisons basses abritent des locaux commerciaux en simple rez-de-chaussée.
Les tours implantées sur le front sud de chaque îlot ont dix étages et offrent la façade la plus étroite sur la place pour bénéficier du maximum d’ensoleillement.
L’« ossature primaire » poteaux- poutres est doublée de l’« ossature secondaire » du cadre préfabriqué de la « fenêtre en hauteur, vrai cadre humain ».
A l’intérieur, un système de poteaux montant de fond traverse les appartements et soutient le toit terrasse.
Ils prennent la forme des colonnes octogonales en béton gravillonné, rappel des colonnes extérieures et émergent dans l’entrée ou le séjour, selon la distribution des appartements.
Une nouvelle façon de vivre
La distribution des appartements répond aux exigences de l’orientation et de l’ensoleillement, des nouveaux équipements domestiques, et surtout à l’idée qu’on se fait de la nouvelle façon de vivre du noyau familial :
Photo Auguste Perret
« La vie familiale doit tenir dans une grande pièce commune.
Il n’y a plus de domestiques, la femme ne doit plus être reléguée dans son trou, ses travaux ne doivent pas l’empêcher de participer à la vie de famille ».
La réduction des surfaces, imposée par économie, doit être compensée par une utilisation rationnelle de l’espace, déclinée dans des appartements types :
l’entrée- vestibule distribue tout le logement, notamment la salle de bains et les WC, sans ouverture sur l’extérieur « pour libérer le plus possible les façades à l’avantage des pièces d’habitation » et ventilés par un système reprenant un procédé de gaine suisse.
En revanche, l’équipe Perret écarte le parti à priori séduisant du « bloc-eau » regroupant cuisine et salle de bains, qui simplifierait la pose des canalisations pour privilégier le rapport entre les pièces à vivre.
L’étroite « cuisine- laboratoire » est pourvue d’éléments préfabriqués (évier, cuisinière et placards incorporés dans un même bloc) fixés sur un cadre mural permettant le passage des canalisations et d’un vide-ordures.
Lui est annexé un « coin- repas » ouvrant sur le « séjour » qui concentre les fonctions de salle à manger et de salon.
Ce séjour commande la grande chambre dévolue aux parents, laquelle fait bénéficier de son éclairage la salle de bains.
Les chambres d’enfants, plus petites, disposent de placards encastrés.
Les grands placards intégrés dans le vestibule ou le séjour remplacent les pièces de rangement– débarras, buanderies – mais aussi des meubles traditionnels – armoires, buffets, commodes », au grand dam des habitants qui ne leur trouvent pas de place.
La trame de 6,24 m, aisément divisible en deux et trois, mise au point pour les ISAI avant d’être généralisée, permet de moduler les groupements d’appartements autour des cages d’escalier, soit deux cinq-pièces, soit un six-pièces et un quatre pièces, ou deux quatre pièces et un studio…
Pour les tours, la latitude est moindre, et les groupements types sont composés de six trois-pièces et de deux studios autour de deux ascenseurs et d’un escalier.
Les sous-sols abritent buanderies (à l’instar des HBM), garages à vélos, voitures d’enfants et automobiles.
Ils ouvrent par des soupiraux sur le cœur d’îlot en contrebas, au niveau du sol d’avant-guerre, traité en jardin.
Sauf les caves situées sous les immeubles, ces espaces sont communs, ainsi, les garages ne sont pas affectés aux appartements mais gérés par la copropriété, la recette étant affectée aux travaux sur les parties communes.
Les façades qui donnent sur la cour intérieure, aussi soignées que celles sur rue, sont pourvues de balcons continus étroits d’où la ménagère est censée surveiller les jeux d’enfants.
Mais assez vite, les automobiles sont autorisées à occuper la cour, le nombre de places en sous-sol s’avérant insuffisant, et le jardin en contrebas, entouré de grilles, devient inaccessible, mais sont aujourd’hui ouverts aux résidents
Chaufferie des ISAI (îlot V41)
Le système de chauffage à air pulsé a été installé en 1949 dans une chaufferie implanté en sous-sol dans l'îlot V 41, dont les chaudières alimentent les quatre îlots, à l'aide de « répartisseurs » installés à l'entresol de chaque cage d'escalier.
Il est classé MH avec l'îlot. On peut le visiter lors des journées européennes du Patrimoine, ainsi que l’appartement privé classé.
Texte de Claire Etienne-Steiner, photographies : Denis Couchaux, Pascal Dieu, Christophe Kollmann, Manuel de Rugy.
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Claire Etienne-Steiner est conservateur général du patrimoine honoraire et docteur en histoire de l’art.
Aujourd’hui retraitée, elle a été responsable du service régional de l’inventaire de l’ancienne Région Basse- Normandie à Caen de 1978 à 1988, puis du SIP de l’ancienne Région Haute-Normandie à Rouen de 2004 à 2015.Son étude de l’histoire urbaine de la Ville du Havre, démarrée en 1991, a pris en compte la Reconstruction sur la base des travaux de Joseph Abram alors enseignant-chercheur à École nationale supérieure d'architecture de Nancy.
Claire Etienne-Steiner a commencé par intégrer le comité technique pour établir une Zone de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager (ZPPAUP).
Pour la première fois, une étude d’inventaire a considéré l’aménagement d’une ville comme une oeuvre à part entière, et pas comme une somme d’édifices à étudier.
Cette démarche scientifique innovante a constitué un jalon essentiel pour la conduite du Havre jusqu’à l’inscription sur la liste des biens du Patrimoine mondial de l’Humanité en 2005.
Pendant l’élaboration du dossier de candidature, entre 1998 et 2003, de nombreuses publications scientifiques éditées par la Région Normandie et rédigées par Claire Etienne-Steiner ont enrichi le projet, dont :- « Le Havre, ville, port et agglomération », col. Itinéraires du patrimoine,
- « Le Havre, un port, des villes neuves », col. Cahiers du patrimoine,
- « Auguste Perret et la Reconstruction », col. Images du patrimoine.
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Sur la gestion du Bien UNESCO, Claire Etienne- Steiner est membre expert du comité de la ZPPAUP (zone de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager), de la commission locale de l’AVAP (Aire de valorisation de l’architecture et du patrimoine) depuis 2016.
A l’occasion du 500e anniversaire de la fondation du Havre par François 1er en 2017, la Région Normandie a publié « Le Havre, la demeure urbaine 1517-2017 », rédigé par Claire Etienne- Steiner dans la collection nationale Cahiers du Patrimoine (éd. Lieux Dits).
Une réédition de « Le Havre, Auguste Perret et la reconstruction », dans la collection Images du patrimoine, a paru en novembre 2025, à l’occasion des 20 ans de l’inscription du centre reconstruit par Perret au Patrimoine mondial de l’humanité.