L’industrialisation de la vallée de la Basse-Seine qui s’est opérée à partir de la seconde moitié du 19e siècle ne s’est pas soldée uniquement par la création le long du fleuve de grands complexes de production, usines, entrepôts, réseaux.... Elle va avoir pour corollaire un phénomène d’urbanisation des rives tout aussi prégnant dans le paysage fluvial.
Ce phénomène peut prendre des formes très différentes. Il se traduit soit par une densification « naturelle » de l’habitat dans le tissu urbain existant, soit de façon plus frappante par la création ex-nihilo de grandes cités ouvrières. Cette dernière solution s’impose de façon impérieuse lorsque les industries, soucieuses de loger l’ensemble de leur personnel ouvrier et encadrant à proximité de leurs usines, s’implantent en pleine campagne, dans des secteurs où les ressources locales en logement sont inexistantes.
La cité Mayville
Parmi les nombreux exemples de cités ouvrières créées de toutes pièces sur le territoire de la Basse-Seine, celle de Mayville près du Havre, celle de la Petite Campagne à Notre-Dame de Gravenchon et celle du Nouveau Trait comptent parmi les réalisations les plus abouties.
Afin d’assurer un logement aux nombreux ouvriers travaillant dans ses ateliers d’armement d’Harfleur, la société Schneider et Cie entreprend à partir de 1906 la construction d’une des plus importantes cités ouvrières de la région : la cité Mayville ainsi dénommée, en hommage à la fille d’Eugène Schneider, Marie surnommée May.
La cité occupe un vaste terrain situé sur les communes de Gonfreville l’Orcher et d’Harfleur, entre la route nationale du Havre et le canal de Tancarville. Un réseau ferroviaire régulier découpe le lotissement en îlots rectangulaires. L’axe principal, perpendiculaire à la route nationale, relie la cité à l’usine située de l’autre côté du canal au moyen d’un pont. C’est sur cette voie monumentale baptisée « avenue Schneider » que sont édifiés les équipements notamment les deux groupes scolaires assurant l’instruction primaire et comportant quatre classes pour les garçons et quatre classes pour les filles.
Une construction réalisée en plusieurs tranches entre 1906 et 1939
La première tranche réalisée entre 1906 et 1912 occupe la partie est du lotissement. Elle porte sur la construction de 128 maisons jumelées de 256 logements. La seconde tranche réalisée entre 1912 et 1914 prévoit la construction de 58 maisons. Elle prolonge ainsi l’urbanisation de l’avenue de Broqueville et porte sur les trois îlots compris entre les rues d’Apremont et de la Boulaye.
Pendant la guerre, 20 petites maisons en rez-de-chaussée, très rapprochées les unes des autres sont construites le long de la rue Henri-Paul Schneider où elles forment un tissu presque continu. La dernière phase, réalisée après guerre concerne la construction d’une quarantaine de maisons comprenant pour la plupart quatre logements de trois pièces. Certaines complètent le tissu urbain déjà engagé au sud, les autres sont édifiées de l’autre coté de l’embranchement du canal menant à Harfleur où elles forment quatre îlots. Ce nouveau quartier appelé Mayville ouest est relié à la cité par le pont IX construit dans l’axe de l’avenue de Broqueville.
A terme, 900 logements de 2 à 5 pièces sont créés permettant de loger 2 400 habitants. Tous sont dès l’origine dotés de caves, buanderies et jardins et reliés aux réseaux d’eau et de gaz.
16 modèles différents
Elles sont destinées, en fonction de leur type, aux ouvriers, contremaîtres ou ingénieurs de l’usine. De façon générale, les maisons ouvrières (de type A, B, C et G) sont alignées sur la rue alors que celles destinées aux catégories supérieures (de type D, E, T) sont implantées en milieu de parcelles, en retrait par rapport à la rue. Ces dernières présentent des caractéristiques architecturales intéressantes : colombages apparents, frontons-pignons en façade, bow-windows. Ces logiques d’implantation et ces formes architecturales récurrentes dans les cités Schneider, atteste une politique urbanistique cohérente de la société qui traduit dans l’espace social les distinctions existant au sein de l’entreprise.
Des logements très prisés
Etant donné leur solidité, leur confort pour l’époque et leurs loyers modiques (de l’ordre de 1,50F à 8F par mois pour un salaire moyen de 5F par jour en 1911) les logements de la cité Mayville sont extrêmement prisés et les demandes faîtes auprès du chef du personnel tant par les ouvriers que par les cadres ne peuvent être toutes honorées.
L’attraction tient également à la présence de commerces (épicerie, boulangerie, boucherie café), localisés le long des avenues Schneider et de Broqueville. Toutes ces boutiques ne disposent pas de devanture, une simple porte donne accès au magasin.
La cité compte également une cantine où les ouvriers viennent se restaurer le midi, une chapelle construite en bois et deux écoles primaires de garçons et de filles qui ouvrent respectivement en 1909 et 1912 et qui sont entièrement prises en charge par la société Schneider.
Ce modèle quasi autarcique, montre à quel point dans l’esprit des Schneider, la cité est conçue comme l’outil idéal pour contrôler les ouvriers au delà de l’enceinte de l’usine.
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Maison avec boutique, route départementale, plan et photographie vers 1925.(c)Région Normandie-Inventaire général-E.Real (reproduction).
Les cités du Nouveau Trait et de la Petite Campagne
Les cités du Nouveau Trait et de la Petite Campagne construites respectivement à partir de 1920 et de 1932 relèvent également de l’initiative privée, mais pour ces deux cas les entreprises - Worms pour la première et Standard Franco-Américaine de Raffinage pour la seconde - ont généré des Sociétés d'Habitations à Bon Marché (la Société civile et immobilière du Trait), chargées de créer de toutes pièces des cités ouvrières sur des terrains achetés par eux.
Leur choix se porte alors sur la cité-jardin, suivant sur le concept énoncé en 1898 par l’anglais Ebenezer Howard et popularisée par l'Association des Cités-jardins de France créée en 1903. Cette nouvelle théorie urbaine s’appuie sur un équilibre entre la ville et la nature, en instaurant les principes modernes d’hygiène -air pur, eau propre, lumière- et de confort à l’extérieur comme à l’intérieur du logement. Une attention toute particulière est notamment portée à la qualité paysagère et architecturale des ensembles urbains, à la forme et à la hiérarchie des voies, à un positionnement plus varié des maisons sur la parcelle, à une densité plus faible de l’habitat etc.
Si le concept de cité-jardin, reconnu comme la meilleure réponse au problème du logement social, s'est largement développé en France avant la première guerre, son application voit véritablement le jour durant l’entre deux-guerres.
Dans la vallée de la Basse-Seine, l'implantation de ces cités-jardins par rapport à l'usine située immédiatement sur la berge est la même. Elles profitent de l'étagement du terrain au pied des falaises crayeuses du Pays de Caux pour se développer en amphithéâtre, avec vue sur la Seine, mais toujours avec l'usine comme premier plan.
Si le plan de la cité est fonction du terrain, linéaire au Trait, radio-concentrique à Port-Jérôme pour la Cité de la Petite Campagne, le principe reste le même. Il s'agit de décliner sur un parcellaire pré- établi définissant des quartiers hiérarchisés, des maisons jumelées, des pavillons et des villas, mais également des équipements publics, des foyers pour célibataires etc.
La cité du Nouveau Trait
La hiérarchisation des quartiers est particulièrement lisible à la cité du Nouveau Trait qui offre l’exemple même de la « company town », véritable colonie ouvrière où l’urbanisme reflète la hiérarchie sociale interne à l’entreprise.
Elle se compose en effet de quartiers fortement hiérarchisés. Les ouvriers sont logés dans de petites maisons individuelles ou le plus souvent jumelées construites en contrebas le long de la route nationale. Les contremaîtres et chefs d'équipes disposent de pavillons édifiés un peu plus haut sur le terrain étagé. Les cadres enfin occupent au plus haut sur les premiers contreforts de la falaise, des villas dotées de parcs embrassant une vue superbe sur l’ensemble de la vallée de la Seine qu’elles dominent. Outre la particularité du terrain, la présence du fleuve et de son environnement magnifique ont largement contribué à l’organisation de la cité.
La construction des édifices publics, mairie, écoles, poste, salles de sport, dispensaire, coopérative, cinéma, salle des fêtes est aussi prise en charge par la Société Immobilière, et marque naturellement le centre de la nouvelle agglomération.
La Cité de la Petite Campagne
La cité construite pour la société Franco-Américaine de Raffinage, au lieu dit « la Petite Campagne » dont elle gardera le nom, s’étage également sur la contre-pente du terrain à l’abri des vents dominants d’ouest, évitant ainsi les nuisances de la raffinerie distante de moins de deux kilomètres.
Elle couvre près de 40 hectares, dont 4 sont utilisés comme jardins publics et terrains de sport. Au total, 430 logements sont construits pour les ouvriers, 74 pavillons pour les employés et 31 villas pour les cadres. La cité de la Petite Campagne comprend également un hôtel de 50 chambres et un autre de 20 chambres pour les employés célibataires et un hôtel club de 15 chambres pour les ingénieurs célibataires. Les écoles occupent sur la place de Normandie une position délibérément centrale.
La cité est une véritable ville privée entièrement gérée par la société Franco-Américaine de Raffinage qui prend tout à sa charge, logements, réseaux, équipement, depuis la taille des haies jusqu’au ramassage des ordures.
Le style régionaliste
Le principe de la cité-jardin ne fournit pas de règles pour l’architecture des édifices. C’est donc par le style régionaliste retenu par les architectes Gustave Majou et Pierre Chirol ayant respectivement travaillé sur les cités du Nouveau Trait et de la Petite Campagne que l’ensemble urbain trouve son unité architecturale.
L’adoption du style pittoresque permet en outre par la diversité de ses formes et de ses décors de rompre avec l’austérité de l’architecture répétitive qui caractérise les cités ouvrières traditionnelles. Le style régionaliste s'applique sous forme de signes plaqués sur des modules de base interchangeables préconisés pour les cités-ouvrières et popularisés par les revues d'architecture (Les maisons du Nouveau Trait sont publiées dans le recueil des Petites habitations économiques dans les années 1920).
Les projets refusés montrent comment Gustave Majou corrige l'école basque proposée dans un premier temps en plaçant du pan-de-bois aux pignons et en surmontant d'auvent de tuile les baies devenues rectangulaires. De même, le cinéma envisagé dans le style néo-classique est corrigé en néo-normand avec du pan-de-bois au surcroît et un toit à demi-croupe.
Les maisons ouvrières, construites en parpaing enduit, arborent systématiquement du faux pan-de-bois au premier étage, mis en œuvre de façon plus ou moins élaborée. Les pavillons et les villas sont pour leur part dotés de lucarnes à fenêtres pendantes et à ferme de tête et des auvents sur les baies.
Construite durant la période de l’entre-deux guerre, la cité-jardin du Nouveau Trait ne présente pas la même homogénéité qui caractérise celle Petite Campagne réalisée entre 1931 et 1934. Pour cette dernière, l’architecte Pierre Chirol qui signe les plans des logements et des édifices publics utilise de façon affirmée les matériaux locaux, brique ou silex blond au rez-de-chaussée, enduit et faux pan de bois à l'étage. Dans son numéro du 30 juin 1934, le Génie civil propose un article sur la nouvelle raffinerie de Port-Jérôme et sa cité qui dit-il "comprend tous les services d'une ville moderne, distribution d'eau potable, électricité, égouts etc... a été construite autour d'une ferme normande pittoresque qu'on a conservé", et qui lui a donc imposé son style. Les références régionalistes y sont plus subtiles, puisque certaines maisons dans la rue principale sont en assises alternées de brique, silex ou enduit imitant le calcaire, combinaison caractéristique des fermes du Pays de Caux.
Le choix de la cité-jardin régionaliste retenu par les industriels comme modèle pour ces cités ouvrières implantées à la campagne, même s’il semble redondant, a été un élément déterminant dans le processus d’intégration de ces villes, créées ex-nihilo, dans le tissu rural environnant et dans le paysage de la Vallée de Seine.
- Contacter l'autrice Emmanuelle Real, chargée d'étude au service de l'inventaire de la Région Normandie.
- De la même autrice sur le portail Patrimoine de Normandie, "La Filature Levavasseur, une cathédrale de l'industrie unique en France".
- Commander l'ouvrage de l'autrice Emmanuelle Real "Le paysage industriel de la Basse-Seine". Editions Lieux Dits.