Les premiers bains de mer en Normandie

Il y a deux cents ans à Dieppe est édifié sur la plage un élégant « établissement de bains froids ». 
Les Bains Caroline incarnent l’éclosion en France de la mode fastueuse des bains de mer, pratique importée d’Angleterre. 
Cet équipement original est élevé pour une Société privée par l’architecte parisien Pierre Châtelain, dans un style néo-classique chic et simple,  et est résolument tourné vers le panorama maritime. 
Il remplace en réalité un bâtiment plus rudimentaire installé sur le rivage en 1809,  accueillant déjà visiteurs anglais et malades venus jouir des effets thérapeutiques d’une cure balnéaire.


 

Lithographie vers 1855 des Bains Caroline à Dieppe.
Les Bains Caroline à Dieppe. Lithographie A. Maugendre (Médiathèque de Dieppe). Repro Région Normandie/Inventaire général C. Kollmann.

Les « Bains froids »  se présentent sous la forme d’une longue galerie de promenade reliant trois pavillons couverts en terrasse, le pavillon central formant une sorte d’arc de triomphe cadrant théâtralement la vue sur la mer. 
Le rivage se met déjà en scène, avant la constitution d’un habitat de front mer éclectique et surprenant, gage d’un dépaysement bienvenu, loin d’un monde urbain provisoirement délaissé.

Cette construction totalement innovante intègre toutes les fonctions considérées comme indispensables à l’accueil d’une élite attirée par les bienfaits  des bains de mer et de l’air marin, mais aussi avide de sociabilité et de loisirs, à l’image des stations anglaises. 
Sa profonde originalité architecturale réside dans la cohabitation d’espaces empruntés aux hôtels particuliers classiques (salons circulaires avec vestibule, avant-corps à colonnes, décor, larges ouvertures) et d’éléments issus de l’art des jardins (fabrique, galerie ouverte, arc de triomphe à usage de belvédère). 
Un orchestre se produit sur le toit du pavillon central, tandis que les autres toits terrasses du bâtiment permettent d’apprécier le paysage sans cesse renouvelé de la mer, à l’aide de lunettes d’approche mises à disposition.

Le ton est donné : la contemplation du paysage maritime dans son infinie plénitude,  le fond sonore du perpétuel mugissement des flots mêlé à la musique de l’orchestre créent une symbiose presque romantique avec la Nature. 
Les deux autres pavillons, l’un réservé aux dames et l’autre aux messieurs, renferment des lieux de repos, un salon de « conversation », de lecture et de correspondance, et pour les hommes un salon avec billard. 

En limite de ville, un hôtel des Bains chauds (1821-1828) avec des hébergements, une « table d’hôte » et une salle de bals complète cet édifice. Ces deux installations disposent de salles de billard et de jeux, mais aussi de  librairies-salons de lecture, inspirés des assembly rooms anglaises, lieux de sociabilité où l’on pouvait converser, lire journaux et livres; les plus importantes, en Angleterre, abritaient dès le 18e siècle tout à la fois des salles de réception, de bal, de lecture et de jeux. 

L’hôtel des Bains chauds va véritablement asseoir la renommée de Dieppe en tant que station balnéaire raffinée, fréquentée par la duchesse de Berry et l’aristocratie européenne : 
 

Ce superbe établissement de bains complet qui joint à toutes les convenances sanitaires, des points de réunions et de distractions pour les étrangers de distinction.

Charles-Louis Mourgué, médecin-inspecteur des Bains dieppois. 1823.

Il sera suivi partout ailleurs – et à Dieppe aussi - par nombre d’établissements de bains qui, en accroissant le panel des divertissements proposés aux baigneurs aux dépends des soins hydrothérapiques, deviendront des complexes balnéaires d’importance.

Dès le milieu du 19e siècle, le net glissement des séjours balnéaires à vocation thérapeutique vers des séjours plus ludiques, avec la scission entre établissements balnéaires et de soins (hydrothérapie, sanatorium marin, et plus tard centre de thalassothérapie) donnent naissance aux casinos : ils regroupent jeux, spectacles et concerts, bals, bars et restaurants, équipements sportifs, boutiques. 

Ils s’adaptent aux souhaits d’une clientèle élargie aux  classes sociales plus modestes, à des estivants plus nombreux dont les besoins évoluent au fil des mutations sociales. 
 

Les Bains Frascati au Havre

Lithographie des Bains Frascati au Havre, 1839.
Les Bains Frascati au Havre. Lithographie de Pisan et Wissant, 1839. (Musées historiques du Havre). Repro. Musées hist. du Havre.

Les Bains Frascati ouverts au Havre en 1827 mais agrandis en 1839 confirment cette évolution initiée à Dieppe. Ils forment un ensemble conséquent, offrant à sa clientèle l’exclusivité d’un choix d’activités plus diversifiées, qui transparaît dans son architecture. 

Cet établissement comprend,  autour d’un jardin d’agrément à l’anglaise, des logements, des cabines de bains chauds (ailes), divers espaces de divertissements « de société », une galerie fermée surmontée d’une autre, ouverte, menant à un belvédère conçu pour suivre les régates. 

Près de la plage, cabines de bains et tentes de repos accueillent les femmes d’un côté et les hommes de l’autre, tous secondés par des guides-baigneurs. La tentation est grande alors d’imaginer des complexes encore plus vastes et complets, quitte à isoler les villégiateurs des populations locales. 

Ainsi, à un kilomètre de Fécamp, l’ingénieur Numa Sabatier conçoit un véritable village balnéaire élevé de 1858 à 1865.
 

Lithographie, complexe balnéaire de Fécamp, vers 1865.
Complexe balnéaire de Fécamp. Lithographie de Paul Lancel, vers 1865 (Musée de Fécamp). Repro Musée de Fécamp. 1 : hôtels ; 2 : café-restaurant-billards ; 3 : Pavillon de direction ; 4 : casino ; 5 : Bains froids et Bains chauds ; 6 : gymnase ; 7 : villas locatives. Repro Région Normandie/Inventaire général Y. Miossec.

Il y réunit tous les équipements nécessaires aux estivants, le long du rivage et sur les hauteurs : hôtels, restaurant, café, villas à louer au sein d’un parc à l’anglaise, casino avec salle de bals, de spectacles et de concerts, salons de jeux, de lecture, de musique et de conversation, billard, établissement de bains froids et chauds, gymnase etc.

Cette sorte de « station intégrée » groupant en un même lieu toutes les phases du séjour balnéaire anticipent clairement les villages de vacances apparus après la Seconde Guerre mondiale jusqu’à nos jours, depuis les villages-clubs, en passant par les marinas, jusqu’à nos actuels éco-villages, voire les villes flottantes.

Sous le Second Empire, entre 1854 et 1859, la conception ex-nihilo des stations balnéaires de la Côte Fleurie procède de la même volonté d’offrir  à une clientèle fortunée, ciblée, des espaces estivaux rassemblant en un même lieu équipements et activités que les investisseurs-concepteurs imaginent pour eux, codifiant ainsi pour longtemps les séjours balnéaires.

Mais, au lieu de se contenter de répondre aux usages curatifs, distractifs et résidentiels des estivants par des équipements disposés sans réflexion préalable, ces villes nouvelles sont entièrement planifiées et dotées de toutes les commodités d’une villégiature en vue d’y attirer une riche clientèle. 

Il ne s'agit plus de répondre à un besoin mais de le créer

Les promoteurs, issus pour la plupart des milieux d’affaires parisiens, acquièrent de vastes espaces littoraux restés inexploités afin d’en tirer de fructueux bénéfices :  ils y fondent des villes de bord de mer disposant de tous les équipements d’une villégiature de luxe, leur unique vocation. 

Ainsi naissent Cabourg, Villers-sur-Mer, Houlgate et Deauville, à la suite de Trouville-sur-Mer : celle-ci apparaît comme un modèle de ces villes maritimes de seconde génération qui se voulaient idéales, et servit de terrain d’expérimentation aux promoteurs. Seule Deauville est créée, à l’initiative du duc de Morny et  d’investisseurs anglais, comme une ville nouvelle répondant à des enjeux économiques autres qu’uniquement balnéaires, avec un port de commerce. 

Le projet inachevé (et disparu) du Tréport-Terrasse (1883, et 1907-1910) relève, lui, d’une typologie différente, qui n’est pas sans rappeler nos  actuels parcs à thèmes. Il a pour ambition la création, sur la falaise dominant Le Tréport, d’une « cité-jardin » de villégiature balnéaire dévolue aux sports d’origine anglo-saxons, pour une clientèle aisée épris de culture anglaise. 
Cette ville nouvelle (ou quartier neuf, à l’écart du Tréport-centre) parfaitement rationnelle et planifiée est reliée au casino situé au pied de la falaise par un funiculaire. Elle comprend un hôtel monumental néo-Louis XVI, un parc à la française et un jardin à l’anglaise, et enfin des zones d’habitat et des espaces consacrés aux sports.

Lorsque les loisirs estivaux émergent dans une ville déjà en place, comme au Havre ou à Dieppe, c’est tout l’espace urbain et la vie des habitants qui se transforment au contact des besoins des villégiateurs.
Les transports – chemin de fer (les fameux « trains de plaisirs »), navires, véhicules hippomobiles, bus – développent les moyens d’accéder au rivage l’été, et rendent possible des excursions touristiques plus nombreuses et variées. 
Le flux de visiteurs venus pour la saison estivale profiter des plaisirs balnéaires renouvelle totalement l’économie du lieu en multipliant les restaurants, hôtels et palaces – et les services qui vont avec - , ainsi que les boutiques spécialisées.

Le rythme de la cité change, envahie à intervalle régulier par une dense population estivale et animée par des festivités destinées en premier lieu aux villégiateurs.

Lithographie des Bains Caroline à Dieppe.
Les Bains Caroline à Dieppe. Lithographie I. L. Deroy, vers 1855 (Musée Canel, Pont-Audemer). Repro Région Normandie/Inventaire général D. Couchaux.

Vue sur la mer

L’habitat et l’espace urbain désormais clairement tournés vers le panorama maritime se trouvent remodelés, la vue sur la mer étant un privilège devenu incontournable. Les anciennes villes portuaires enfermées dans leurs remparts, dos à la mer, ce milieu à la fois mystérieux et d’où viennent tous les dangers (tempêtes, ennemis), s’ouvrent enfin vers la mer. Les guides touristiques, les outils de promotion que sont les affiches, les cartes postales, la presse balnéaire et les objets-souvenirs participent à la mise en place d’une économie touristique portée par des intervenants qui se professionnalisent, parlent anglais etc.

Photographie du syndicat d'initiative de Dieppe en 1910.
Syndicat d’Initiative de Dieppe installé en 1910 dans l’enclos du casino. Photographie (Musée de Dieppe). Repro. Musée de Dieppe.

Il y a deux cent ans à Dieppe est né, au travers d’un édifice novateur et de pratiques balnéaires valorisées par la duchesse de Berry, le germe de ce qui est devenu notre propre société de loisirs estivaux, dans les cadres adaptés de nos séjours touristiques d’aujourd’hui.  
Le temps des vacances à la plage, des villages de vacances, le temps des jeux de plage, du soleil et du farniente,  celui des jours heureux ancrés dans notre âme et nos souvenirs…

  • Portrait de la duchesse de Berry.
    Portrait de la duchesse de Berry (Médiathèque de Dieppe). Repro Région Normandie/Inventaire général C. Kollmann.

    A Dieppe, l’égérie des Bains sous la Restauration est la célèbre duchesse de Berry. 
    Marie-Caroline de Bourbon, mère d’Henri d’Artois, prétendant légitimiste au trône de France, y séjourne l’été de 1824 à 1827 et en 1829. 
    On lui doit l’éclat et le prestige aristocratique dont fut auréolée la station naissante, mais surtout d’avoir initié le large éventail des distractions caractéristiques des séjours d’été en bord de mer. 
    Son temps se partage entre baignades ludiques, visites de la ville, promenades champêtres, excursions historiques et archéologiques, sorties en mer, canotage sur l’Arques, dégustation d’huîtres, mais aussi en réceptions, bals, spectacles, concerts.
    Son premier bain a lieu le 3 août 1824 devant deux à trois mille personnes massées sur la grève, avec tout le cérémonial dû à cette Altesse Royale. 
    Elle se fait conduire et « exposée » à la vague durant huit minutes par Charles-Louis Mourgué, médecin-inspecteur des Bains dieppois, revêtu d’un habit de ville et offrant à la duchesse « sa main droite gantée de blanc, comme pour le bal ». 
    Marie-Caroline porte pour l’occasion un costume de bain composé d’un paletot et robe de laine marron, coiffée d’une toque à brides, en toile festonnée, avec bas et bottes « légères ».