Adeline Hébert-Stevens et le renouveau du vitrail commémoratif : l’expérience de Tracy-sur-Mer (1960-1961)

Mise à jour le : 26/09/2024

Les églises rurales de Normandie ont parfois offert, après la Seconde Guerre mondiale, d’inattendus laboratoires d’expérience pour les petits ateliers de vitrail qui évoluaient en marge des grands chantiers. La sensibilité d’un curé, la présence d’un élu sensible aux propositions novatrices, ont ouvert les portes de lieux qui seraient restées fermées en d’autres circonstances. Les dégâts générés par la guerre ou la ruine de verrières de série datant du 19e siècle ont ainsi laissé la place à des créations qui font aujourd’hui faire la fierté et la réputation de petites communes. On songe ici, par exemple, à l’extraordinaire relation établie entre Geneviève Gallois et le docteur Paul Alexandre à l’église paroissiale du Petit-Appeville d’Hautot-sur-Mer (Seine-Maritime, 1955-1958).
L’église médiévale Saint-Martin de Tracy-sur-Mer près d’Arromanches dans le Calvados est entièrement rebâtie dans la seconde moitié du 19e siècle. Inachevée, elle voit la reprise des travaux en 1957. 
Le clocher ayant enfin été érigé, on pense à embellir la nef et le chœur en remplacement les vitraux en place, en ruine ou détruits. 
Tracy est l’un des jalons normands de l’atelier Hébert-Stevens qui appréciait incontestablement la région. Dans les années 1950, Adeline Hébert-Stevens (1917-1998), fille de Jean Hébert-Stevens et de Pauline Peugniez, est déjà intervenue à Fontaine-la-Soret (Eure), à Aulnay-sur-Odon (Calvados), à Saint-Sauveur-le-Vicomte ou à Saint-Lô d’Ourville…
Le chantier s’ouvre sur deux parties distinctes. Dans la nef, une évocation des Sept Sacrement ne pose pas de difficultés particulières. Mais Il faut en revanche trouver la manière la plus opportune de répondre au cahier des charges proposé pour les vitraux du chœur, dédiés à Saint-Martin, patron de l’église.  
La commande mêle iconographie traditionnelle et mentions commémoratives. Il s’agit pour chaque verrière d’illustrer un épisode de la vie du saint tout en évoquant l’un des faits saillants du débarquement allié qui s’est déroulé sur les plages situées à proximité du village une quinzaine d’années auparavant. 
Tenter un parallèle entre les deux histoires serait vain, Adeline Hébert-Stevens va donc ouvrir des petites bulles temporelles dans les registres inférieurs des verrières. 
L’homogénéité de la palette colorée, l’importance des espaces de respiration non figurés permettent de dégager une belle harmonie d’ensemble et de relever le défi de manière tout à fait convaincante. 
Pour réaliser ces petits tableaux, Adeline Hebert-Stevens dispose d’une iconographie encore assez pauvre en 1960. 
Dans certains cas, elle va adapter une image « icône » du débarquement, publiées par les grandes agences de presse et désormais connues, via les livres et magazines. Elle va, autant que faire se peut, tenter de les débarrasser de tout pathos inutile, de toute grandiloquence guerrière, dédramatisant l’action au profit de l’évocation symbolique. 
Les scènes sont animées par une coupe des verres beaucoup plus libre, qui ne suit pas toujours le dessin principal. Les changements de tonalité demandent au spectateur un temps d’adaptation, une concentration, qui lui révèle peu à peu la globalité du sujet. 
 

Omaha Beach

La scène est composée à partir de plusieurs clichés représentant Omaha Beach quelques heures après que les Américains ont réussi à prendre définitivement pied dans le secteur. 
L’armada de petits bâtiments de débarquement sur la droite est protégée par un ensemble de ballons captifs dont les câbles d’acier barrent l’accès aux intrusions aériennes. 
Les formes présentes sur la plage suggèrent l’enchevêtrement d’hommes et de matériels débarqués. 
La présence ennemie est simplement évoquée par l’incendie qui se déploie au niveau de la dune. 
Le ciel lavé, troué de zones claires, reflète le temps.

Baie de l'église médiévale Saint-Martin de Tracy-sur-mer représentant Omaha Beach.
Omaha Beach. Baie de l'église médiévale Saint-Martin de Tracy-sur-mer. ©Jean-Michel David.

Le port Winston

La représentation du port artificiel dit « Winston » s’inspire de vues aériennes montrant les impressionnantes installations ayant permis le débarquement massif de matériel au lendemain du D-Day sur le secteur d’Arromanches situé juste à l’est de Tracy. 
Les caissons bétonnés Phoenix sont évoqués par de simples quadrillages. 
Certaines taches sombrent suggèrent les bateaux volontairement coulés à des fins de brise-lames. 
Les quelques traits perpendiculaires à la côte sont les débarcadères qui, depuis les môles permettent l’acheminement des troupes et des matériels sur la côte, figurée par un verre de couleur verte placé dans l’angle supérieur.

Port artificiel d'Arromanches, baie 2 de l'église médiévale Saint-Martin de Tracy-sur-mer
Baie représentant le port artificiel d'Arromanches. Eglise médiévale Saint-Martin de Tracy-sur-mer. ©Jean-Michel David.
Photo du port Winston, juin 1944.
Photo du port Winston, juin 1944.(IWM)

Le Débarquement

L’image reprend le cliché de Robert F. Sargent illustrant le débarquement de la 1ère division d’Infanterie américaine à Omaha au matin du 6 juin. Adeline Hébert-Stevens privilégie l’ambiance, les violents contrastes lumineux liés à la levée du jour, au ciel orageux, à la fumée provenant des tirs et des fumigènes. Les hommes ne sont ici plus que de simples silhouettes, figées devant un inconnu qui baigne dans une lumière irréelle où le temps semble s’être arrêté.
 

Photo d'une baie de l'église médiévale Saint-Martin de Tracy-sur-Mer représentant le Débarquement devant Omaha Beach.
Débarquement devant Omaha Beach. Baie de l'église médiévale Saint-Martin de Tracy-sur-Mer. ©Jean-Michel David.
Tirs anti-aériens nocturnes, 1941
Tirs anti-aériens nocturnes, 1941. (DR).

Débarquement à l’aube

L’action est ici décrite de manière plus dramatique, mais en contrepoint, la narration figurative tend vers l’abstraction. 
Les contrastes violents entre tons chauds et froids traduisent une nuit déchirée, percée d’éclairs. 
Les enlevés dans les lavis de grisailles retranscrivent le ballet des balles et obus traceurs dans la nuit, les projecteurs fouillant l’obscurité. 
Une batterie jumelée au premier-plan crache un feu mortel sur les navires, simplifiés à l’extrême, qui évoluent dans le lointain. 
Derrière les canons, deux formes indistinctes suggèrent pour la première fois l’ennemi, concentré sur sa tâche défensive. 
Bien que rien ne permette de localiser précisément la scène, on peut imaginer qu’elle illustre l’action américaine qui s’est déroulée à la pointe du Hoc, située à environ 25 kms à l’ouest du de Tracy. 
Les troupes venues de la mer sur des barges ont escaladé dans la nuit la falaise pour neutraliser les batteries situées sur le piton rocheux.

Baie de l'église médiévale Saint-Martin de Tracy-sur-mer représentant le Débarquement.
Le Débarquement à l'aube. Baie de l'église médiévale Saint-Martin de Tracy-sur-mer. ©Jean-Michel David.
Photo des troupes de la 1ère DI, cl, R.F Sargent (D.R)
Photo des troupes de la 1ère DI, cl, R.F Sargent (D.R).

Campement britannique 

Pour cette séquence champêtre Adeline Hébert-Stevens a imaginé un échange entre deux soldats britanniques stationnant dans un campement provisoire et un personnage normand venu leur rendre visite en compagnie de son enfant. 
La paix ne semble pas loin, du moins dans ce secteur. Les pommiers et la tente dépeignent un univers bucolique, les fusils au repos sont posés en faisceau, l’un des soldats porte un chat blotti au creux de son bras. 
On retrouve dans cette scène une douceur qui n’est pas sans évoquer Pauline Peugniez et Notre-Dame des Prairies (1925). 
On pourrait même établir un parallèle audacieux entre les casques, caractéristiques des troupes anglo-canadiennes (le fameux « plat à barbe ») et le chapeau de paille de la Vierge, qui déplut tant au curé.
 

Campement britannique sur une baie de l'église médiévale Saint-Martin de Tracy-sur-mer.
Campement britannique. Baie de l'église médiévale Saint-Martin de Tracy-sur-mer. ©Jean-Michel David.

Cimetière américain de Colleville

Le cycle se clôture au cimetière américain de Colleville-sur-Mer qui est identifié par quelques codes universellement connus, sans que la disposition ne soit respectée : les croix blanches, le mémorial et sa statue. Le bleu apparaît enfin dans le ciel vers lequel se tourne l’œuvre du sculpteur américain Donald De Hue : l'âme de la jeunesse américaine s'élevant des flots, inaugurée quatre ans auparavant. Pour illustrer le message inscrit sur le socle, Adeline Hébert-Stevens a isolé la statue présente dans la rotonde et l’a volontairement mise au premier-plan : Mine Eyes have seen the glory of the coming of the Lord (De mes yeux j'ai vu arriver la gloire divine). 

Photo de la baie 6 représentant le cimetière américain de Colleville.
Cimetière américain de Colleville représenté sur la baie 6 de l'église Saint-Martin. ©Jean-Michel David.
  • DAVID Véronique. Notes sur Adeline Hébert-Stevens et l’atelier Bony.

    LEDOUX Florence. L’atelier de vitraux Hébert-Stevens, Rinuy, Bony, mémoire de DEA, Paris IV – Sorbonne, 1996.

    NAFILYAN, Alain. La reconstruction des édifices religieux en Basse-Normandie après la Seconde Guerre mondiale in Bulletin de la Société des Antiquaires de Normandie, tome LXV, années 2002-2003, Caen, Société des Antiquaires de Normandie, 2008.

    NAFILYAN, Alain.Variété stylistique et ornementale du vitrail de la Reconstruction en Basse-Normandie, in Bulletin de la Société des Antiquaires de Normandie, tome LXIX, années 2010, Caen, Société des Antiquaires de Normandie, 2012.

    Collectif. Hébert-Stevens, Rinuy, Bony, l’atelier du vitrail au XXe siècle, catalogue de l’exposition de mars-août 2017Conches, Musée du verre, 2017.