L’étude récente de plus de trois cents verrières normandes pouvant être reliées à l’évocation de la Première Guerre mondiale a mis en avant l’omniprésente du Sacré-Cœur de Jésus.
Le phénomène n’est pas local, puisque cette figure, somme toute relativement jeune, a pris une place inattendue en quelques décennies sur le plan national et même international.
Derrière le phénomène artificiel d’Union sacrée s’exacerbent dans chaque camp des tensions profondes liées aux pressions exercées par les extrêmes.
Les ultra-catholiques rêvent de voir l’Eglise réoccuper la place qui était la sienne avant la Révolution française. Ils souhaitent saisir l’occasion inespérée d’associer l’Eglise dans la victoire finale et d’en tirer les fruits.
Les termes de « guerre sainte » et de « croisade » ressurgissent régulièrement dans leurs discours. Ils disposent de l’appui d’une grande partie de l’Armée, dont les cadres souvent vieillissants et conservateurs ont été formés dans les instituts catholiques (Fayolle, de Castelnau, Foch…).
De l’autre côté, dans les rangs républicains, les anticléricaux les plus radicaux pensent que la République devra sortir seule - et grandie - de l’épreuve et qu’aucune concession ne doit être faite en termes de laïcité.
Le Sacré-Coeur
Dès 1915, un curieux symbole est au centre de tous les débats : un cœur enflammé, cerné d’une couronne d’épine, symbole de la Passion et de la Douleur du Christ.
Les radicaux-socialistes le tournent en dérision et vilipendent une dévotion relevant d’une idolâtrie passéiste, digne de contrées « non civilisées ».
C’est pourtant ce cœur au dessin épuré qui fait entrer en lice le ministre de la défense, les cardinaux, des généraux et des associations de tous bords. Les compromis seront donc nombreux, car le gouvernement ne peut s’aliéner une partie de ses forces, en cette période critique.
On connait le mot de Clémenceau, refusant de déranger Foch dont on lui avait dit qu’il était à la messe :
Laissez-le, j’attendrai. Jusque-là, ça ne lui a pas trop mal réussi.
La reconquête des âmes perdues vers l’église
Au 17e siècle, le Sacré-Cœur de Jésus apparait à plusieurs reprises à Marguerite-Marie Alacoque, religieuse de Paray-le-Monial.
Dans l’une de ses apparitions, Jésus demande à la future sainte d’intercéder auprès du roi pour que son Sacré-Cœur soit « peint dans ses étendards et gravé dans ses armes, pour le rendre victorieux de tous les ennemis de la Sainte Eglise ».
Si le roi n’accède pas à sa demande, la dévotion au Sacré-Cœur, à ses vertus combattantes et protectrices ne se perd pas au cours des siècles suivants, comme en témoigne le vœu désespéré de Louis XVI en 1792.
Cette demande, hautement symbolique, d’associer définitivement l’Eglise aux couleurs de la France revient en force en 1914-1918.
Il s’agit de reconquérir les âmes perdues vers l’Eglise en ramenant cette dernière au cœur de la destinée nationale, qu’elle soit royale (de préférence), ou républicaine (à défaut).
La guerre franco-prussienne
En décembre 1870, mille cinq cents volontaires chargés de la défense de l’ouest après la capitulation de Paris se voient offrir une bannière réalisée par les religieuses de Paray-le-Monial. Elle est ornée du symbole du Sacré-Cœur.
Les zouaves pontificaux partent à l’assaut le 2 décembre 1870 à la bataille de Loigny en dépliant pour la première fois le précieux étendard.
Une très belle verrière de Montanel (Manche), peinte par Maurice Muraire d’Evreux évoque cet épisode, lequel connaît un grand succès dans les éditions d’images pieuses.
L’Eure et la Seine-Inférieure n’ont pas été épargnées par les combats.
Au lendemain du conflit, quelques mentions souvent discrètes évoquent dans des verrières le souvenir de combats locaux ou de disparus.
Vingt ans plus tard, vers 1890, de nouvelles verrières commémorant la guerre de 1870 sont posées dans un contexte politique et social tout à fait différent.
La poussée des extrêmes aux élections de 1885, l’esprit revanchard et la montée de conservatismes naissent autour de figures telles que celle du général Boulanger ravivent la flamme nationaliste.
La verrière réalisée par l’atelier Duhamel-Marette d’Evreux en 1894 pour la chapelle dédiée au souvenir des marins disparus de Senneville-sur-Fécamp symbolise à elle seule tous les efforts de recharge sacrale menés par l’Eglise au 19e siècle.
La France agenouillée offre au Sacré-Cœur de Jésus la maquette de la basilique éponyme. A ses pieds, le canon brisé évoque la défaite des armées françaises.
Il symbolise également un danger plus grand encore, celui des communards, un temps retranché sur les lieux même où s’érige, en dépit d’une opposition politique très forte, la chapelle expiatoire.
Au sol gît la fameuse bannière brandie en 1870 et portant, outre le cœur enflammé, l’inscription ; « Cœur de Jésus, sauvez la France ».
La peur, la demande de protection et les vœux
Monseigneur Fuzet, archevêque de Rouen prononce dès l’automne 1914 un vœu de pèlerinage annuel en la basilique de Bonsecours, près de Rouen, implorant que la ville soit épargnée par la guerre.
Les premières verrières « commémoratives » de la guerre sont en vérité des ex-voto. Les Normands craignent de voir ressurgir « le Prussien » et les exactions qu’il ne manquerait pas de commettre.
Le Sacré-Cœur apparaissant au-dessus de la cathédrale de Reims en flammes à Saint-Pierre-en-Val (Seine-Maritime) n’est rien moins que l’expression d’une peur viscérale qui s’étend aux petits villages, dont les innombrables représentations d’églises en ruine sont l’écho.
La démarche impliquante qu’exige demande de protection et vœu - les contradicteurs parlent de marché - ramène la famille du soldat vers l’autel.
Le clergé, de son côté joue pleinement le jeu et participe à la défense du territoire en envoyant ses membres combattre et mourir, parfois comme de simples soldats.
Le 11 juin 1915, l'Episcopat français, dans un acte fondateur, consacre la France au Sacré-Cœur (Amende honorable, Le Mans, Bienaimé, 1915). A cette occasion est lue dans toutes les églises de France une formule :
Nous venons à vous, ô Cœur sacré de Jésus, dans nos angoisses : ouvrez-nous les trésors de votre charité infinie. Le sang qui a coulé de votre blessure a racheté le monde : qu'une goutte de ce sang divin, par sa toute-puissance expiatrice, rachète encore une fois cette France que vous avez tant aimée et qui ne veut pas renier sa vocation chrétienne. Oubliez nos iniquités pour ne vous souvenir que des saintes œuvres de nos pères, et laissez couler sur nous les flots de votre miséricorde. Que l'église bâtie par la France en votre honneur soit pour nous comme une citadelle inexpugnable qui protège Paris et notre pays tout entier. Bénissez nos vaillantes armées ; accordez-nous la victoire et la paix, et faites que bientôt le temple national que nous vous avons élevé puisse vous être solennellement consacré, comme le témoignage de notre repentir et de notre confiance, comme le gage de notre reconnaissance et de notre fidélité future. Cœur adorable de notre Dieu, la nation française vous implore : bénissez-la, sauvez-la!
En 1916, Le Sacré-Cœur de Jésus révèle à la jeune vendéenne Claire Ferchaud (1896–1972) que la victoire ne pourra être effective que si son cœur est représenté sur le drapeau français.
La République est très réticente à autoriser cette transformation du symbole national laïc, mais se doit de faire des concessions dans le contexte de l’Union sacrée.
L’apposition du symbole sur les drapeaux, la consécration d’unités au Sacré-Cœur seront tantôt réprimées, tantôt tolérées en fonction des circonstances et des nécessaires compromis.
Le président du Conseil, Georges Clémenceau, opposant farouche de la basilique de Montmartre, arpente les tranchées en « Père la victoire », tandis que le maréchal Foch, élevé chez les jésuites, consacre ses armées au Sacré-Cœur le 9 juillet 1918, allant à l’encontre un avis ministériel publié un an auparavant :
Plusieurs officiers, sur la recommandation d’autorités religieuses, s’efforceraient de consacrer leur unité au Sacré-Cœur, par un acte qui constitue une violation flagrante de la liberté de conscience de leurs hommes et de la neutralité religieuse de l’État français.
Le 9 juillet 1918, le Maréchal Foch consacre les armées alliées au Sacré-Cœur à Bombon (Seine-et-Marne) dont l’église porte cette plaque commémorative :
Sans doute, nul n'oubliera la science, la valeur et la bravoure de ses officiers ni l'héroïsme de ses soldats. Jamais non plus on n'oubliera qu'il a consacré le 9 juillet 1918 au Sacré-Cœur les armées françaises et alliées et qu'aussitôt sa neuvaine finie, le Ciel lui répondit le 18 juillet 1918 en lui accordant cette merveilleuse victoire qui fera pour toujours l'admiration des peuples et des plus grands capitaines.
De la bannière religieuse à l’étendard national, il n’y a qu’un pli et le glissement est tentant. Le vieux rêve, né sous l’ancien régime, de poser durablement un symbole catholique fort sur les couleurs nationales ressurgit, dix ans après la séparation de l’Eglise et de l’Etat.
Ce faisceau mêle plusieurs drapeaux, oriflammes et bannières « historiques » dont celui de la république, frappé de l’emblème du Sacré-Cœur.
Dans sa Note aux Armées du 6 août 1917, le général Pétain rappelait :
Les militaires qui recevront d'œuvres quelconques des fanions ou étendards revêtus d'emblèmes religieux les remettront immédiatement à leur chef de corps qui en assurera la réexpédition à l'Œuvre expéditrice. Les généraux commandants les armées rappelleront aux officiers sous leurs ordres qu'ils doivent dans le service s'abstenir de tout acte à caractère confessionnel constituant une violation flagrante de la liberté de conscience de leurs hommes et de la neutralité de l'Etat français.
Mais son rival déclarait en 1919 :
Les actes accomplis par les évêques, les fidèles et l'armée, pour réaliser le Message du Sacré-Cœur, en particulier le déploiement fréquent du drapeau du Sacré-Cœur sur le champ de bataille, joints aux prières, aux sacrifices et aux réparations de toute la France, lui ont attiré la protection du Christ. Ne nous lassons pas de l'en remercier.
Les autorités religieuses sont elles-mêmes divisées sur le sujet.
Elles s’opposent en mai 1916 à la validation d’une profession de foi intitulée « La France au Sacré-Cœur » demandant l'apposition de l'emblème sur le drapeau national.
Beaucoup de catholiques jugent l’idée contre-nature, voire blasphématoire, le drapeau français ayant été adopté à la révolution.
Pour le cardinal Billot, elle est inacceptable, car le drapeau national est autant un drapeau de paix que de guerre.
Le miracle requis pour un drapeau national, au vingtième siècle, portant dans ses plis l’image du Sacré-Cœur, autrement dit, le miracle d’un pays aussi profondément divisé que le nôtre, surtout sur la question religieuse, aussi pourri de libéralisme, aussi féru de l’idée révolutionnaire, venant à accepter dans son ensemble, une pareille alliance de la politique et de la religion dans ce qu’elle a de plus intime et de plus délicat, non, encore une fois, ce miracle-là n’aurait d’analogue en rien dans ce qui s’est jamais vu (…).
L’épiscopat accompagne cependant le symbole dont le succès ne cesse de croître sur le front.
A l’arrière, on ne chôme pas. L'Œuvre des Insignes du Sacré-Cœur de Lyon distribue pour la population et les soldats du front :
Le miracle quotidien, c'est plutôt la survie
Dans les tranchées, le « miracle de la Marne » (1914), premier signe tangible d’une intervention divine, selon certains, a tourné court. Au cours des années 1915-1916, le soldat doute légitiment de la clairvoyance de l’Etat-Major. Le miracle quotidien, c’est plutôt la survie.
Les protections, physiques ou spirituelles, ne se refusent pas : une médaille au cou, un scapulaire caché dans une doublure, s’ils sont inutiles, ne peuvent pas faire de mal. Le même pragmatisme prévaut au sommet de l’Etat : il faut bien s’arranger. Mieux vaut avoir les catholiques du côté du gouvernement, que contre. Il sera toujours temps de voir, « après ».
En juin 1916, l'Episcopat français pousse un peu plus loin les orientations prises un an auparavant et s’engage à célébrer solennellement dans tous les diocèses la fête du Sacré-Cœur afin de répondre complètement à la demande formulée par Notre-Seigneur à Paray-le-Monial en ces termes :
Que le premier vendredi après l'octave du Saint-Sacrement soit dédié à une fête particulière pour honorer mon Cœur, en communiant ce jour-là et en lui faisant réparation d'honneur, par une amende honorable pour réparer les indignités qu'il a reçues pendant qu'il a été exposé sur les autels », Afin d'obtenir la prompte victoire de nos armes et la régénération chrétienne de notre patrie, Nous, Cardinaux, Archevêques et Evêques de France, nous nous engageons par vœu, en notre nom et au nom de nos successeurs, à faire célébrer solennellement, chaque année, à perpétuité, dans toutes les églises et chapelles de nos diocèses, la fête du Sacré-Cœur de Jésus, au jour qu'Il a Lui-même indiqué, c'est-à-dire le vendredi après l'octave du Saint-Sacrement.
Jusqu’en 1920, date de la canonisation de Marguerite-Marie Alacoque, le pape et l’épiscopat soutiendront constamment le dogme du Sacré-Cœur, sans toutefois jamais revenir sur la demande de fusion du symbole catholique et du drapeau républicain, tant désirée par les ultras.
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Vignats, Calvados, atelier Henri Mazuet (vers 1920). ©Patrick Merret, Inventaire général, Région Normandie.
Ex-voto 2 à Vignats, Calvados, atelier Henri Mazuet (vers 1920).©Patrick Merret, Inventaire général, Région Normandie.
Jusqu’en 1920, date de la canonisation de Marguerite-Marie Alacoque, le pape et l’épiscopat soutiendront constamment le dogme du Sacré-Cœur, sans toutefois jamais revenir sur la demande de fusion du symbole catholique et du drapeau républicain, tant désirée par les ultras.
Ces deux ex-voto inédits sont créés par Mazuet pour la chapelle Saint-Nicolas, dans le cadre du programme de vitrage de l’édifice.
L’absence de noms de donateurs et l’originalité des dessins font supposer que le curé est l’unique instigateur de la commande.
Les deux baies sud du chœur se font écho. La première évoque la défaite française de 1870 face à la Prusse.
Au registre inférieur droit figure un écu brisé présentant une carte de France amputée de l’Alsace et de la Lorraine.
La seconde représente la victoire de 1918. L’épée que tient la France est à nouveau intacte, tout comme l’écu.
La main droite posée sur le cœur en signe de reconnaissance, elle présente l’étendard tricolore à une Vierge couronnée qui la bénit et lui désigne d’un geste la raison du miracle.
La figure de Jésus lui-même est souvent réservée à la scène de la Crucifixion.
La mort du soldat français, martyr de la Nation, est associée à celle du Christ, certains vitraux portant même de manière explicite l’inscription « les deux sacrifices ».
Iconographiquement, le Sacré-Cœur offre une alternative intéressante pour le maître verrier.
Figure « vivante » et mouvante, le Sacré-Cœur est l’image même de l’apparition fraternelle, de l’aide ultime et rassurante. Souvent incliné vers le mourant, il tend une main secourable qui apaise et semble éloigner l’angoisse ultime .
Sa présence semble familière tant ses apparitions sont nombreuses en dépit d’un statut « non officiel » au regard de la place des patronnes principales et secondaires de la France, protectrices reconnues ou en voie de l’être (La Vierge, Jeanne d’Arc, Thérèse de Lisieux).
L’engouement pour le Sacré-Cœur ne s’estompera pas après la guerre. Le jésuite Albert Bessières, grand promoteur de la Croisade eucharistique qui comptera plus de deux millions d’inscrits dans le monde en 1928, ne désarme pas.
Divin Cœur de Jésus, je vous offre, par le Cœur immaculé de Marie, les prières, les œuvres et les souffrances de cette journée, en réparation de nos offenses et à toutes les intentions pour lesquelles vous vous immolez continuellement sur l'autel. Je vous les offre en particulier pour la victoire de la France, le salut éternel de ceux qui meurent pour elle et la restauration chrétienne de la Patrie libérée.
A l’automne 1939, de nouveaux vœux seront prononcés…
- Contacter l'auteur Philippe Cheron, chargé d'étude au service de l'inventaire de la Région Normandie.
- Du même auteur sur le portail Patrimoine de Normandie : "Adeline Hébert-Stevens et le renouveau du vitrail commémoratif : l’expérience de Tracy-sur-Mer (1960-1961)".
- Commander l'ouvrage de Philippe Cheron et Sophie Delauney "Vitraux de Normandie, une histoire de la Grande Guerre" Editions Lieux Dits.
- Du même auteur sur le portail patrimoine de Normandie "Les manèges à chevaux des fermes du pays de Caux".
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CHERON, Philippe, DELAUNEY, Sophie. Vitraux de Normandie, une histoire de la Grande Guerre. Images du patrimoine, n° 301, Lyon : Lieux-dits, 2018.
DENIZOT Alain. Le Sacré-Cœur et la Grande Guerre, Paris, N.E.L., 1994.
PRIETO DE ACHA, Jean Claude. Le Sacré-Cœur de Jésus : Deux mille ans de miséricorde, Tequi éditeur, 2008.
SEGUR Mgr Gaston de. Le Sacré-Cœur de Jésus, Saint-Rémi éditions, 2013. (Rédigé en 1870-1871).