Les manèges à chevaux des fermes du pays de Caux

Mise à jour le : 26/09/2024

Les prémices de la mécanisation de la campagne normande, 1830-1890

La révolution industrielle aura probablement largement occulté la révolution agraire qui bouleverse les campagnes normandes à la même époque. En Seine-Maritime, et plus précisément dans le pays de Caux, les deux phénomènes semblent pourtant intimement liés. 

Ce territoire normand est constitué d’un large plateau s’étendant du nord de Rouen jusqu’à la mer, traversé du sud au nord par de nombreuses rivières qui en rythment le paysage. 

Les défrichements anciens ont permis de mettre en valeur des terres fertiles, principalement dédiées à la culture céréalière. 
Les grands espaces, formés par des champs ouverts, sont constellés de clos masures, fermes dont tous les bâtiments de logement ou de production sont contenus dans une parcelle ceinte d’un talus planté d’arbres de haut jet destinés à les protéger des vents dominants. 

L’unité de production « clos masure » est l’image même du pays de Caux. 
Elle ne s’est pas figée dans le temps, contrairement à une idée reçue, largement influencée par les écrits du 19e siècle qui dépeignent des pratiques ancestrales et un monde replié sur lui-même. 

Les bâtiments agricoles se sont constamment adaptés aux nouveaux usages sous l’Ancien Régime, et les influences extérieures ont été prises en compte de façon homogène sur l’ensemble du territoire. 
Les modèles de fours à pain, de charreteries, de bâtiments d’élevage, sans être standardisés, répondent à des stéréotypes diffusés par la Société royale, puis centrale, d’agriculture qui voit le jour en 1761 en Seine-Inférieure (Seine-Maritime actuelle). 
Mais la véritable mutation des campagnes est probablement celle qui intervient au lendemain de la Révolution française.

Photographie d'un manège à chevaux
Photographie d'un manège à chevaux. Collection particulière.

La révolution silencieuse et ses nouveaux propriétaires

Les terres agricoles, majoritairement aux mains de l’aristocratie sous l’Ancien-Régime sont vendues comme bien nationaux à partir de 1792. Les lois liées aux biens dits de deuxième origine appartenant aux émigrés impactent particulièrement la campagne normande, nombre de familles ayant fui dès 1789. 

La capacité d’investissement au début du 19e siècle est désormais du ressort des riches négociants ayant investi dans l’industrie textile.

Installés dans les grandes villes, (Rouen, Elbeuf, Louviers…), ils colonisent peu à peu les vallées dans lesquelles ils fondent des filatures bâties à l’emplacement d’anciens moulins médiévaux et profitent de cette percée pour acquérir de grands domaines agricoles.

La prolifération de ces usines mécanisées révolutionne les us de la campagne en bouleversant le modèle proto-industriel dit domestic system qui concilie le travail des champs à la belle saison et filature et tissage à domicile l’hiver. 

Avant 1780 et l’arrivée du coton, les textiles tissés du pays de Caux étaient de lin, de chanvre (cultivés localement) ou de laine (importée d’Espagne notamment). L’afflux du coton américain transporté par les grands voiliers dans le premier quart du 19e siècle induit les premières mutations.
 
Le déploiement des métiers mécaniques (1825-1830), l’attraction des villes industrielles et l’implantation des grandes filatures qui offrent des salaires élevés privent brutalement les campagnes de main-d’œuvre saisonnière. 

Les industriels, paradoxalement à l’origine d’une situation qui pénalise leur investissement agraire, réagissent et adaptent aux campagnes un modèle industriel récent dont les avancées dans le domaine de la mécanisation permettent de réduire le recours à la main-d’œuvre. 
 

Chevaux de manège, illustration de l’article « Brasserie » de l’Encyclopédie Universelle de Diderot et d’Alembert, 2e moitié du 18e siècle.
Chevaux de manège, illustration de l’article « Brasserie » de l’Encyclopédie Universelle de Diderot et d’Alembert, 2e moitié du 18e siècle.

L’énergie hydraulique, inépuisable et gratuite, est largement privilégiée. Cependant pour éviter les implantations industrielles anarchiques et les conflits entre usiniers sur les droits d’eau et le débit des rivières, l’accès à l’eau est réglementé, contrôlée et soumis à l’autorisation de l’Administration dès 1798. 

L’emploi de la force animale permet de s’affranchir de ces contraintes tout en offrant un investissement matériel moindre, requérant par ailleurs une emprise foncière plus modeste. 

Utilisé dès l’Antiquité et développé au Moyen Age, le manège mû par la force animale voit son mécanisme évoluer considérablement au 18e siècle. 
Les travaux sur la démultiplication et le transfert des forces permettent de diminuer les pertes d’énergie. On compte ainsi dans certains ilots urbains très denses du Havre ou d’Elbeuf jusqu’à cinq à huit manèges pour une vingtaine de logis et une dizaine d’entrepôts. 

Les usages sont multiples : brasserie, simple puits, faïencerie, moulin à moudre les céréales et surtout la filature. Le pic de fabrication des manèges pour l’industrie se situe en 1815 pour les villes de Rouen et d’Elbeuf.
 

La révolution mécanique : manèges et batteuses

Un bâtiment à usage de manège dans une ferme de Bolleville (Seine-Maritime).
Un bâtiment à usage de manège dans une ferme de Bolleville (Seine-Maritime).

Le battage en milieu rural s’effectue depuis plusieurs siècles au fléau, vers la fin de l’été. La grange cauchoise est traditionnellement séparée en trois volumes distincts. 

Les deux pièces latérales, nommées « culas » permettent de stocker le blé qui est ensuite travaillé manuellement dans la bâtière, situé au centre du bâtiment. Des murets de refend séparent les espaces intérieurs, protégés par un imposant soubassement ininterrompu qui isole les céréales des attaques d’animaux. On accède au bâtiment au moyen de marchepieds, simple pierres scellées dans le soubassement, à une ou plusieurs portes placées en hauteur. 

C’est au niveau de la bâtière que sont implantées progressivement les premières batteuses mécaniques dont la fonction est de séparer le grain de l’épi. 

Elles apparaissent à la fin du 18e siècle, mais ne se déploient dans le pays de Caux que vers 1830. 

L’espace manque cependant dans les bâtiments anciens, longs mais peu profonds, pour loger l’encombrant mécanisme d’entrainement de la batteuse. 

La solution se trouve hors œuvre : on greffe à l’arrière de la grange un nouveau bâtiment de forme polygonale, destiné abriter le système dit « manège » et à délimiter l’espace de rotation des chevaux. 

Le bâtiment lui-même est constitué d’une structure légère, faite de pan de bois. La partie haute est généralement ouverte, apportant ainsi lumière et ventilation. 

Un soubassement en matériaux durs (brique, gré, silex, moellons calcaire…) protège les poteaux de l’humidité et un hourdis brique ou un simple bardage de clin abrite les animaux du vent et de la pluie et l’ensemble est couvert d’un toit conique . 

Une charpente à enrayure, semblable à celles des colombiers, des moulins ou des tours, permet de loger le pivot de l’axe central du mécanisme dont le Dictionnaire technologique ou Nouveau Dictionnaire universel des Arts et Métiers donne cette définition en 1828 : 

Une mécanique-manège, ou plus simplement un manège est formé d’un arbre vertical ordinairement en bois, tournant dans une crapaudine et dans un collet fortement assujettis, l’une sur le sol et l’autre contre une poutre du plafond. Cet arbre porte dans le haut un grand rouet d’angle denté, en bois de charme ou de cormier. Ce rouet conduit un pignon conique tout en fonte dont l’axe peut être engrené ou désengrené à volonté.

Nouveau Dictionnaire universel des Arts et Métiers, 1828.

L’arbre de transmission traverse le mur gouttereau grâce à une ouverture pratiquée à cet effet. A son extrémité, le mouvement est transmis à la batteuse par une roue crantée accouplée à une cascade de pignons. La batteuse est placée au niveau supérieur de la grange afin que les grains soient récupérés par gravité. 

La machine est souvent pourvue d’un système de ventilation voire de paliers vibrants permettant de séparer le grain de la balle. 
Le manège, initialement adapté aux granges pré existantes, est intégré aux constructions nouvelles dans les années 1880-1900. 

Les fermes dites « modèles », entre autres, mettent en application les préceptes prônés par les écoles d’agriculture - l’école nationale supérieure agronomique de Grignon est fondée en 1826 - et explorent tous les procédés modernes permettant de rationaliser et d’augmenter la production. 

Ces exploitations s’appuient localement sur un réseau de petits constructeurs, charpentiers, charrons, forgerons et ferronniers qui adaptent leur activité à la demande nouvelle. 
Une rare photographie parvenue jusqu’à nous montre l’atelier de batteuses et de manèges de Bermonville en 1895. 

L'atelier Soudais

Adolphe Soudais, charpentier traditionnel, s’est lancé avec succès dans la fabrication de manèges et l’assemblage de manèges. 
Photo de l’atelier Soudais, constructeur de manèges et batteuses à Bermonville (Seine-Maritime) en 1895. Collection particulière.

A la même époque le forgeron Maheu, de Fauville-en-Caux, produit à la demande des Lange (Beuzeville-la-Guérard, ferme du Rougemont) tous les types de matériels dessinés par ces propriétaires éclairés, possédant le diplôme d’ingénieur agronome. 
Les fabricants exposent leurs créations dans les comices agricoles qui voient le jour au lendemain du décret de 1852. Ils reproduisent sous licence et adaptent des inventions diffusées par la S.C.A., la Société Centrale d’Agriculture, fondée en 1819 en Seine-Inférieure. 
Cet organisme joue un rôle d’émulation dans le département en organisant des concours de matériels agricoles et son journal et un relai qui permet de faire découvrir aux exploitants les avancées techniques et dernières nouveautés liées aux bâtiments, aux cultures, à la gestion, etc. 

Dès 1836, on compte déjà environ un manège par commune dans les arrondissements de d’Yvetot de Dieppe et du Havre ; certains provenant de manufactures. 
Ils ont été démontés au moment de l’installation des premières machines à vapeur, vers 1820-1830, pour être revendus et adaptés aux exploitations agricoles. 
Un manège neuf vaut 2 000 francs en 1815, soit environ six à huit fois le prix d’un cheval nécessaire à son usage, mais un manège d’occasion peut être acquis par un fermier pour 250 ou 300 francs. 
En 1860, l’engouement pour le système mécanique atteint son apogée : trente-neuf exposants envoient au Palais de l’Industrie différents systèmes de manèges, dont certains mobiles. 

2000
francs pour un manège neuf en 1815, soit environ 6 à 8 fois le prix d’un cheval nécessaire à son usage.
250
ou 300 francs pour l'acquisition d'un manège d'occasion.

Des chevaux pour travailler

Le sujet des chevaux de ferme du pays de Caux mériterait à lui seul une étude. Le cheval dit « Cauchois », très prisé aux 17e et 18e siècles est peu à peu délaissé au profit des « purs » Boulonnais au début du 19e siècle ; race avec laquelle il est souvent confondu et qui finira par l’absorber. 
L’Annuaire Statistique du département de la Seine-Inférieure pour l’année 1823 précise : 

Avant la révolution il existait dans ce département et notamment dans le pays de Caux une espèce de chevaux particulière et avantageusement connue sous la dénomination de chevaux cauchois.
(…) Les chevaux cauchois n’étaient point aussi distingués que ceux des départements (sic) du Calvados de l’Orne et de la Manche ; ils avaient en général la tête plus forte la croupe plus commune cependant leurs épaules étaient bien conformées leurs jambes larges et fournies leurs sabots bien faits. Ils joignaient à ces qualités l’avantage d’être plus précoces et plus vigoureux avantage qu’ils devaient à la nature du climat et à une nourriture substantielle que n’ont point les chevaux élevés dans les pâturages gras et humides du pays d’Auge et du Cotentin.
Ces précieuses qualités étaient bien appréciées par plusieurs corps de grosse cavalerie et de dragons ; aussi se faisait-il dans le pays de Caux d’excellentes remontes.

Annuaire Statistique du département de la Seine-Inférieure pour l'année 1823.
Lithographie d'un cheval cauchois par Théodore Géricault,1822.
Cheval Cauchois par Théodore Géricault, lithographie par Engelmann, 1822.

Le cheval Cauchois était un cheval de valeur, peu avant sa disparition dans les années vingt : 

250
à 300 francs pour un cheval Cauchois âgé de 5 ans, soit le double de son prix d'achat à l'âge de 2 ans, en 1815.
250
à 300 francs pour l'achat d'une selle en 1815.

Au moment où les fermes cauchoises s’équipent de manèges, les chevaux de labeur employés figurent donc plutôt parmi les Boulonnais et autres Traits picards, très proches du Cauchois.

Le palefrenier au sommet de la hiérarchie dans la ferme

Les chevaux de qualité, dans la force de l’âge, sont réservés aux labours et au déplacement des lourds charriots. 
Pour autant, les chevaux de manège se doivent également d’être puissants et endurants et il est admis qu’un cheval de manège est exclusivement dédié à cette tâche seule. 
Le travail se fait en rotation pour une durée de deux à quatre heures environ. 
Les chevaux sont parfois attelés par deux, un cultivateur se doit donc de posséder plusieurs paires, uniquement dédiées au battage. 
La richesse d’une ferme se mesure ainsi aisément au nombre de ses chevaux et à la qualité et l’importance des espaces qui leurs sont dédiés. 
Le palefrenier est d’ailleurs placé au sommet de la hiérarchie de l’exploitation agricole normande.

12
à 20 hectolitres de grain par jour de travail de 10 heures, fournis par un manège attelé.
75
à 95 hectolitres de blé par journée de travail fournis par les locomobiles à vapeur attelées à de grandes batteuses mobiles.

Les premiers modèles de locomobiles à vapeur sont présentés aux expositions universelles de Londres et de Paris en 1851 et 1855. Leur déploiement dans le pays de Caux se situe dans les années 1880-1890. Pour la location pour une séance complète de battage, le fermier doit prévoir :

4700
francs de budget.
2500
kgs de machine à faire déplacer par 2 chevaux.
1800
litres d'eau.
225
kgs de houille.

Il est de notoriété publique que si le paysan cauchois est un "taiseux", il sait aussi compter...

 

Gustave Lange, cité précédemment, ne dispose à ses débuts que d’une batteuse mue par un attelage à quatre chevaux « de mauvaise qualité ». Il doit donc battre ses céréales en louant une batteuse à vapeur. 

Le 15 juin 1891, il achète une locomobile à vapeur anglaise Marshall, Sons & Co, en provenance de Gainsborough. Il ajoute à ce matériel une botteleuse de paille mécanique de la maison Hornsby. 
Les machines servent pour son propre battage et sont amorties par le travail accompli pour les autres fermiers. 

Gustave Lange établit un prix de battage aux mille gerbes, selon un tarif commençant à vingt-et-un francs les mille, jusqu’à vingt-cinq francs pour les petites quantités. Le cultivateur dispose à l’année d’un mécanicien en charge de l’entretien et des réparations de la locomobile, de la batteuse à trèfle et de la botteleuse. 
Le battage constitue ainsi une des activités les plus rentables de la ferme Lange.

La page des manèges se referme donc au début du 20e siècle, définitivement après la Première Guerre mondiale. 
Le dernier usage attesté d’un manège dans le pays de Caux date de 1930. Désormais inusité, les manèges ont généralement été délestés de leurs mécanismes et souvent détruits ou laissés à l’abandon. 
 
L’engouement récent pour les clos-masures porté par le Département de la Seine-Maritime et son engagement en faveur du petit patrimoine rural non protégé permettront peut-être de valoriser les derniers représentants de cette mutation technique capitale et éphémère.